Gail Bourgeois – Correspondance : de racines en rhizomes en réseaux mycéliens – critique par Sheena Gourlay

Gail Bourgeois – Correspondance : de racines en rhizomes en réseaux mycéliens / Correspondence: from roots to rhizomes to mycelial networks

Galerie d’art d’Ottawa, du 4 juin au 18 septembre 2016

Critique d’exposition par Sheena Gourlay

 

On peut se demander, en tant que visiteur à un musée canadien quelconque, quelle signification les œuvres du Groupe des sept, ou de n’importe quel autre artiste de la première moitié du 20e siècle, peut avoir pour nous aujourd’hui. Le récit national construit par et autour de ces œuvres a été répété à l’infini de porte que l’on commence presque à le croire soi-même. Bien sûr, on peut produire un contre-récit (nous en avons un ici au Québec). Mais la question se pose si un autre rapport à cette histoire, et au savoir, est possible. Correspondance de Gail Bourgeois se tient dans l’espace de la Collection Firestone à la Galerie d’art d’Ottawa, une collection fermée (on ne peut rien y soustraire ou y ajouter) d’œuvres canadiennes. L’œuvre de Bourgeois nous invite donc à réfléchir à cette question.

 

Connexions 

En se promenant dans Correspondance, on peut voir quatre œuvres de la Collection Firestone parsemées entre les dessins et les objets de Bourgeois : A.Y. Jackson, Arthur Lismer, Anne Savage, Edmund Alleyn, leurs noms sont bien connus. Le visiteur attentif remarquera que le dessin à côté de Cèdre, baie Georgienne (1935) d’A.Y. Jackson représente le même arbre, mais poussé sur le côté. Il est, en effet, un dessin d’un dessin. Mais les branches, maintenant couvertes de verdure, pointent vers le bas comme des racines. Le tableau de Savage, Banff (1949), donne lieu à une série de dessins abstraits, Devenir I, II, et III, et celui de Lismer, Pontédérie cordée (1954), s’étende dans Lignes et nœuds. L’image d’Alleyn, Le guerrier, Étude I (1961), est reprit dans Ramification de nœuds : territoires sur une strate dans un monde d’étrangers, mais entourée de lignes, couvertes de petites pousses comme les rhizomes, qui se déploient sur la surface du papier. Ensemble, ces dessins indiquent une réponse possible au récit de l’art canadien. Plutôt que de s’y opposer, ces œuvres peuvent être le point de départ d’une réflexion visuelle et philosophique.

 

Décalcomanie

L’exposition comporte des dessins et des petits objets en plâtre et autres matériaux. Certaines images semblent être des réseaux rhizomiques ou mycélien (L’Internet de la nature). D’autres sont plus reconnaissables. De petites mains étendent un filet (Coups de main) et de champignons poussent sur un dense réseau de lignes de cire sur aquarelle (Fleurs de mycélium). Les objets, tirés de la série « sculptures non monumentales », ressemblent aux objets quotidiens, sans qu’on puisse les nommer exactement. Si l’on regarde de plus près, la diversité des matériaux et des processus devient visible : dessins en crayons, conté et graphite; en aquarelle, encre et gesso; sur une variété de papiers et de Mylar. Les matériaux, les styles de dessin et les surfaces s’empilent. Nous sommes invités à regarder les dessins comme processus autant que comme image.

 

Mais si l’on regarde de plus loin, les liens entre les dessins deviennent visibles. Les couleurs rose-brun d’une œuvre abstraite sont reprises dans une autre qui ressemble à une « gousse » de plante couverte de racines, les lignes de celle-ci étant reprises par la branche sortante d’un objet en plâtre en-dessous. Les couleurs noir et blanc de deux grandes peintures en encre sont reprises dans un petit objet en plâtre et papier juste à côté. De ce point de vue, l’exposition est un vaste réseau de connexions, de métaphores de métaphores.[i] L’œuvre nous invite à réfléchir au processus de regarder, et à la pensée comme processus productif de sens. Le spectateur prend part au travail de l’œuvre.

 

Cartes

Comment lire ce vaste réseau de correspondances? Une réponse (non pas la seule) est offerte par trois citations de Gilles Deleuze et Félix Guattari sur les murs. Les mots dont ils parlent – connectionsdécalcomanierhizome – sont au centre de leur critique du savoir et la tendance à privilégier une seule signification. À l’encontre de ceci, ils proposent une pensée mineure, rhizomique, en devenir. Comme un rhizome, la pensée mineure peut commencer n’importe où, s’interrompre, et repartir ailleurs dans un autre sens. Elle est performative, active, privilégiant le « pas-encore-pensée ». C’est une attitude contestataire envers le savoir établi et son rapport au pouvoir. Cette attitude refuse de devenir ce à quoi on s’oppose. La théorie de Deleuze et Guattari n’explique pas l’œuvre de Bourgeois. Pour l’artiste, elle est plutôt un outil à penser, comme le papier et les crayons, dans son processus de dessiner.

 

On peut lire les images de racines rhizomiques et de réseaux mycéliens et les citations de Deleuze et Guattari comme des figurations des unes et des autres. Mais une autre lecture, plus poussée, nous rappelle la portée critique de leur théorie par rapport au savoir. Ceci nous encourage à nous tourner vers la table au milieu de l’espace. Elle est couverte d’une boîte de plexiglas, sur laquelle se trouve une boîte à recettes avec fiches bibliothèques, en plus des dessins, des objets en plâtre, et des crayons. Ces fiches, de type utilisées avant l’avènement des ordinateurs, donnaient accès aux ressources de la bibliothèque. En même temps, elles organisaient le savoir à travers les mots-clés. L’artiste relie de cette façon le savoir du musée, producteur de l’Histoire de l’art, et la bibliothèque en tant qu’archive du savoir. Mais ici, la boîte à recettes est ouverte et l’artiste a retravaillé les fiches, effaçant des mots et y ajoutant des dessins, contournant leur sens et ouvrant d’autres possibilités de signification. Les visiteurs sont invités à faire de même avec les cartes et les crayons disponibles. Ainsi, Correspondance opère une intervention dans le savoir. Elle nous invite à en faire le même. 

 

Correspondance : de racines en rhizomes en réseaux mycéliens n’est pas un acte de vandalisme où les œuvres de l’histoire de l’art canadien sont détruites physiquement ou symboliquement. L’exposition nous invite plutôt à réfléchir autrement à cette histoire et au le savoir qu’elle produit. C’est une invitation doucement offerte, mais avec la persévérance d’une question brûlante.

 

 


[i] Les correspondances entre les dessins et les objets, leurs liens et leurs différences, ont été judicieusement mises en évidence par l’installation de l’exposition, signée par la commissaire Rebecca Basciano.

Image de marque réalisée par Simon Guibord - simong.ca

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